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Your I.D KARD please. - SAUVÉS PAR LE KONG

Your I.D KARD please.

Your I.D KARD please.

Handover – Identité – Hangover 

Texte de Sven Larsonn

Photos de Alexandre Artru

« Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. […] La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables […]

 Arthur Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant, 15 mai 1871)

« We can climb so high
I never wanna die. »

John Kay  – Born to be Wild – Steppenwolf (1968)

Mid Levels fantomatiques – mars 2017

  • C’est quoi quand t’es une rock-star ?

George est coi. Le gosse – Gaspard – le regarde avec du bleu de détresse à remboucher des rivières. Il ne lui demande pas comment on y arrive, ce dont on a besoin pour y parvenir, non il l’alpague par un constat établi. George avait toujours eu envie de monter un groupe de rock mais ça ne s’était jamais fait. Il renchérit Gaspard, avec des yeux noirs immenses :

  • Ça fait quoi d’y être? 

George croit qu’il est son père, ou peut-être son grand-pere. Ça se floute et tout flotte, George se balade dans son rêve. Il se croirait devant un Noir de Soulages, un vrai, celui de Grenoble dans l’entrée du musée. Les pupilles de Gaspard deviennent un moebius universel. Un incontrôlable infini de doutes. Et de perspectives forcément déçues; il n’aura jamais de réponses apaisantes. Bien entendu, George n’en sait rien mais fulmine une réponse:

  • C’est quand les premières notes de “Where the streets have no name” résonnent et que c’est toi Bono.

 

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Le gosse le toise, hiératique, d’une raideur zen confondue de latex jaune Bruce Lee. Il a repris son ballon et a réussi à aligner huit jongles d’affilée, a regardé derechef George, puis tout était oublié. Les yeux d’un gosse. Gaspard, c’était lui la rock star, le jazz poète, le beat writer et il savait parfaitement ce que c’était d’y être. Les gazouillis, les couches à chiasse, Dora qui explore beaucoup trop, son con de singe au prénom gitan, il s’en cognait et lui aussi, d’ailleurs, de loin, loin, si loin. Aujourd’hui enfin tout à l’heure, Gaspard fumera des cigares avec Hitler sur une plage de Cuba, il n’existera jamais, ne lui posera jamais de questions. Gaspard ne lui posera jamais de questions puisque George ne sera jamais son père. Son amour paternel n’est qu’un rêve rose mate, et c’est lui l’Arlequin de la collection. Tout est moins flou et aucun requin ne dévore son avant-bras ankylosé faute de sang à 4h10 du matin. L’IFC toise et surplombe sublime à travers les vitres qui sont sales. Il se réveille se rendort. 4h30. Il y a 30 mauvais Dj qui abrutissent de beats et de basse son pauvre crâne. Puisqu’il y a des boîtes de nuit qui s’appellent Insomnia, il avait décidé de nommer son insomnie discothèque

Kennedy Town, cabinet du Docteur Wong – Avril 2017. 9h30

Le médecin lui demande un diagnostic. C’est pas mon job que George répond. Et puis ça fait tellement de cauchemars identiques de suite dont il lui répète l’arc narratif… Le spécialiste n’arrive toujours pas à flécher un début d’explication.

  • D’où vient votre hyperactivité? qu’il pose, le toubib.
  • J’en sais rien… J’ouvre les yeux vers 5h, je me convaincs d’un cancer imminent, je gobe deux kawas, j’imagine que je vais mourir d’un infarctus dans 30 min, je lis de la Poésie, j’écoute Onfray en podcast et ça me lance pour la journée. Le reste du temps, je lis, j’intègre, je dissèque cran par cran les raisons de mon inutilité sur Terre, j’ai des grosses crises identitaires, qui suis-je vraiment, qu’est ce que je fous ici, quel est le plan, mon ultima verba, est-ce qu’il y a vraiment une lumière au bout du tunnel, j’ai l’impression d’être une putain de retrospective Woody Allen, et vers 18h je bois. 
  • Ah. Je vois, je vois, et… Ces « grosses » crises identitaires? Ça vous arrivait en France?
  • Euh…Pas vraiment non. Enfin je crois pas…
  • Vous souffrez de ces troubles identitaires depuis que vous êtes arrivé à Hong-Kong n’est-ce pas ?
  • Je sais pas, j’étais plus jeune, ça paraissait plus cohérent… Je sais pas comment dire, plus installé, plus tracé. L’inconnu au jour le jour j’adore, je voyage beaucoup et je me perds tout le temps, je fonce et j’en redemande mais une partie de moi-même n’est pas d’accord avec ça. C’est censé être normal alors ?

 

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Stanley – fin avril 2017.

Depuis six mois maintenant il s’est mis en coloc avec des moustiques. Des femelles. Celles, seules, qui piquent et sucent. Un vrai harem de trompes à qui il reste fidèle chaque nuit. Son corps n’a absolument plus aucun secret pour elles et de tous les êtres vivants, parasites ou indésirables mondains, ce sont  elles qui lui coûtent le moins cher. Son corps est devenu une source intarissable de leur nectar, leur ambroisie et son sang permettra le développement de leurs œufs. Lorsqu’elles le sucent trop cependant, il se résigne à les exterminer. Dans des mouvements de Sardanapale éconduit, piégé ; désespérés, presqu’infantiles, il étrille et tape sur tout ce qui bouge, verres miroirs et rouge colère, jusqu’à s’entaillader les mains. Après ça il se gratte. Longtemps. Et non sans plaisir. Quand il réussit à en éclater une, vierge de tout soupçon – comprendre à sec – il place sa langue au fond du palais et tel un aristo décadent, siffle : “encore une que les Anglais n’auront pas!”. Il devient fou. Quand il parvient à en trucider une pleine de sang et que l’éclaboussure rappelle un Pollock, il ne se dit rien mais sourit d’abondance d’une cruauté à jamais pardonnée. Envers les moustiques, le sentiment de cruauté n’existe pas. Les fracasser est un ordre céleste, un devoir qu’on doit à la Nature. 

Chaque nuit et sans qu’il sache pourquoi – mais se disant que les moustiques sont sûrement responsables de ça aussi – George développe de la sérotonine par quintaux. Il ne dort donc plus et effeuille sans ordre tout ce qui lui passe par la tête : l’envie d’un smoothie mangue vital; le smoothie pas l’envie, qu’il faut posséder ce filtre de mensonge et de création pour que chaque jour soit une obole solaire, que Dieu est Philippin, que l’ananas n’a pas sa place sur une pizza, qu’un arachnophobe devrait avoir peur d’aller voir Spiderman au cinéma, qu’il doit appeler sa mère chaque fois qu’il relit l’incipit de l’Etranger (absurde piété filiale censée absoudre ses scrupules), à Enrico ce pianiste pizzaïolo de 65 ans qui faisait ses gammes dans une base américaine qui sentait plus le napalm que le Schubert, à Murray House durant l’invasion des Japs, au 20 ans du handover puis… 

Son flux de conscience s’apaise.

Il repense à ce qu’a dit le toubib sur sa crise identitaire. Il semblait insinuer qu’il y avait un lien entre son problème et ce port embaumé. C’est vrai que George était venu par hasard, qu’il avait suivi une fille qui deviendrait sa femme qui deviendrait des larmes et pensait souvent que Hong Kong est à l’aberration économique ce que Venise est au cadastre sur pilotis : une prouesse et un fatum. Les deux disparaîtront telles que nous les connaissons aujourd’hui pensait-il. L’une par le réchauffement climatique, l’autre par la marmite chinoise où s’ébouillantent des grenouilles hong-kongaises.

Hier encore ces grenouilles avaient l’échelle qui indiquait le climat du moment, demain encore elles s’empareront de parapluies qui ne les protégeront plus de la pluie de soude mandarine. Et nous petits Français… Des froggies cuits comme des cuisses de poulet, toujours prompts à revendiquer une francophonie dont la Chine se moque éperdument, elle qui se fout déjà bien de parler anglais… L’empire du milieu c’est l’empire du nombril, et le nombril est immense pensait-il en se grattant le sien. C’est vrai que Georges pensait souvent que ce qu’il faisait ici était aussi aberrant. Son identité? Française? Que faisait-il si loin si longtemps? Il voyait ses canettes de Tsing-Tao toujours à moitié vide alors pourquoi rester ? Il se répétait fatidique : des cendres et des larmes, et recommandait une Tsing-Tao à moitié vide.

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Jaffe Road – mai 2017

Tinder injection, abjection ? Non ça matche, elle lui plaît. 

Enfin la photo lui plaît. Elle a recadré juste en dessous des seins, ce qui fait que ce qui bombe ressemble à une promesse de désir. Elle a tout compris à l’érotisme, à la suggestion, à l’entrebâillement, c’est du culture pub avant le film du dimanche soir selon l’euphémisme consacré par sa petite chaîne qui monte, et même si George est le seul à distinguer prospective et divination dans ce bar à putes, sa turgescence guette. Elle, c’est Carolina. Elle lui a envoyé une photo de cuissardes beaucoup trop en latex pour être innocentes et ses aposiopèses suggèrent toute la lubricité qu’il peut en tirer. Elle est déjà là. George est en retard mais un retard tout relatif et depuis qu’il a lu Protagoras tout va bien et tout s’assume puisque tout ce qui est en retard ne lui est pas étranger. Elle avance dans sa direction, se croit sur un catwalk, elle a répété devant une glace, elle baisse les yeux parce que même elle trouve ça un tantinet ridicule. Ça confine au conte. Tendance sparkling. Elle ne se plaint pas. On ne s’entend pas. Tout hurle. Ça confine au merveilleux. Un Shrek chinois hagard lui tape sur l’épaule, c’est manifestement bon signe. Qui retient les licornes en coulisses? Elle arbore un sourire trois pièces avec vue sur la mer et sa pétulance recharge les appétences de George. Ce sourire est coupable votre honneur. 

Mais.

Elle est venue avec des copines.

Ses copines rient à défaut d’exister. Merde elle a des copines. Voyage de groupe comme des Marocaines en trimballe. Adolescence du rire faux et surexagéré. Suraigu. Leurs rires accomplissent la prouesse de couvrir la musique. Elles rient comme elles l’ont toujours fait depuis leurs 13 ans. Une braguette ouverte, un puceau, rires. Tout est prétexte à gorger leur larynx d’un trop plein de rien. Un cocktail, un détail con, rires. Leurs rires toutes dents dehors toutes genciviées vaudraient un caméo. Celui d’Aristote, toge mal repassée, se pendant au milieu d’une bibliothèque dans le Nom de la Rose. Avec un Dj sourdingue et anachronique dans le fond. Il s’imagine écouter “What a wonderful world” en face d’un tableau de Jerome Bosche, y’a des aplats qui grisent, et des couleurs qui grincent. Devant lui à ce moment là, les aplats flashent et ce sont les rires qui grincent. Est-ce que les licornes ont des boules quies ? Sa pulsion de mort et sa pulsion de vie se confondent dans un jeu dangereux. Elles est venue avec ses copines, il y croit pas. George pense trop et n’agit pas.

  • Arrêtez de les mater les mecs, on dirait des poursuites dans un théâtre du vice, murmure Georges à ses amis imaginaires.

Il tente une entrée en l’anti-matière. 

Ses amis restent aussi silencieux qu’imaginaires.

Elles ont grillé; le balayage de leurs cheveux quasi-reptilen les a grillées en retour. Elles se savent vues et désirent l’être. Elles ont peu ou prou perçu sa réplique fantôme, George se lève, grille l’initiative, prend les devants dans l’élan bien connu du “foutu pour foutu” et lance un :

  • Hey! What’s up Carolina ?

À force d’être seul, sa vie était devenu un fil d’actualités. D’actualités des autres. Il tente de recracher en trombe ce qu’il a vu défiler depuis les dernières 72h, des potins trashy aux conflits dans le monde, des ceintures d’explosifs qui n’ont pas explosé à l’op Botox qui avait merdé, mais tout se déroule dans un bain-marie de faux sourires que le bar impose dans un silence assourdissant.

Elle danse avec ses copines, presque foutu.

Le jukebox hurle in english que nous serons tous libres, qu’on ferait bien d’y croire parce que ça arrive. Dans un Futur proche ça arrive. Il se fait la promesse de ne plus jamais traduire les chansons anglo-saxonnes, de laisser ça à Sheila, aux Yéyés, Cloclo et consorts et de couler le convecteur spatio-temporel dans du plomb. Un quidam remet une pièce. Les néons ont l’air d’intestins fluos, et les petites bulles dedans sont les signes de l’asphyxie d’une musique qui se noie. Il y a des Américains et des vieux Chinois qui communient dans le même pas de danse et c’est aussi drôle que saugrenu. On dirait une fable sur la résilience. Ou une parodie du clip de Let’s Dance si Bowie était parti aux chiottes et que la caméra avait continué de tourner. Il ne manque plus qu’un Russe et un Nord-Coréen dans la scène pour que tout ça devienne une mauvaise blague cent fois répétée. Ou l’entame loufoque du troisième conflit mondial. George pense trop, où est, où sont…

Elle se barre avec ses copines. Clairement foutu.

Adieu donc Carolina. Elle ne lui a même pas demandé si George était son vrai nom ou juste un pseudo. Elle non plus ne saura pas qui il est. Tout le bar bisse des “My way” comme des Philippines qui s’égarent et les lunes d’en face strient les mortels désirs des pauv’ gars d’comptoir. George ne rêvait que d’un bassin contre un bassin, d’une mer en une mère, d’un océan Atlantique contre une Méditerranée comme on en voit qu’à Tanger. Plus la sérotonine se met en joie avec l’alcool et plus la note est fausse, alors dans ce bar tout concorde dans un monde de fakes, de cris et de petits drames dans l’infini récit des humains qui s’emmerdent. C’était limpide : personne ne sortirait d’ici vivant. C’était limpide, George sortirait d’ici rampant.

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Kennedy town – juillet 2017 – même toubib suppute encore.

Alors George, qui êtes vous ? glissa le docteur Wong dans un sourire noir réglisse qui s’enroule sur lui même.

  • J’ai un peu réfléchi à ce que vous m’avez seriné la dernière fois doc. Doc parce que je vous respecte. Et honnêtement, j’ai déjà l’impression d’être quelqu’un de différent d’hier. Pas du tout le même qu’avant hier. Je serai un étranger fini à mon moi dans un mois. Je crois. Je crois que garder une identité est impossible et pauvre de sens, que je suis la somme des belles rencontres qui me plaisent et des belles journées qui me forgent. Et un peu de famille, à la base, certes, Jacques, Suzanne, Raymond, Guy, my ID card please. Je suis même à jamais un peu de Barbara. Je ne lui demande même pas ses lèvres, mais ses bras Doc, en cas de coup dur, savoir qu’elle est là, et elle sera toujours là. Mais… Mais l’unité du moi est dans le changement, la métamorphose même. Vous faisiez allusion à Hong-Kong la dernière fois. Hong Kong deviendra chinoise comme la Bretagne est devenue française. Mais les pierres ont une mémoire et quiconque reviendra dans cette presqu’île dans un siècle saura qu’il n’est nul part ailleurs qu’à Hong-Kong.
  • Vous êtes un beau causeur mon garçon mais vous êtes toujours aussi paumé. Semaine prochaine, même heure?

Texte de Sven Larsonn

Photos de Alexandre Artru

 


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