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Sauvés par le kong #5 - SAUVÉS PAR LE KONG
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Sauvés par le kong #5

Sauvés par le kong #5

BLADE KONG RUNNER

« Les androïdes gobent-ils des anxiolytiques pour s’endormir ? »

Texte : Sven Larsonn

Pics : Charles Dieric

 

“En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit,
métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une
carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus
rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait
plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la
corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.”
Franz Kafka – La Métamorphose (incipit, 1915)

 

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Queen’s Road Central, quelque part dans Sheung Wan.

Soudain une blatte tomba du fiel.

Il était midi ce jour-là et George traînait au rayon charcuterie à méditer sur la vanité des choses. Il faisait ça parfois quand il était moins une, quand le soleil cognait plus fort que tout l’univers. Inconstance, Ennui, Inquiétude. Soudain, l’easy listening de “I just call to say I love you” repassait pour la trente septième fois et demi (une coupure en cantonnais pour appeler une caissière avait rompu le charme peu avant). Il se souvint que de Fusion ce supermarché n’avait que le nom. Il tâtait encore un peu de l’index une cuisse de poulet à travers la couche ténue de cellophane et remerciait qui pouvait l’entendre (Dieu? Stevie Wonder?) d’avoir placé les hommes au sommet de la chaîne alimentaire. Ça allait être une bonne journée.

No New Year’s Day to celebrate
No chocolate covered candy hearts to give away

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Soudain une blatte tomba du fiel.
Dans son col.

Elle avait dû glisser d’un néon blafard dont le tapis de crasse sert de terreau aux faunes invertébrées. Et ses pattes effrayantes, effrayées, se congestionnant tant au tissu qu’à sa peau, produisirent le picotement gras d’une minuscule et monstrueuse acupuncture. Stevie continuait de chanter l’appel de l’amour, George se mit à hurler son dégoût de l’amer. Il se secouait comme un convulsionnaire de la Saint Médard.

No first of spring, no song to sing
In fact here’s just another ordinary day

Le cafard avait glissé sur la zipline de la veste Gap à 1590 hk$, dégringolé sur la ceinture Massimo Dutti à 1250 hk$, tenté de se cramponner au velours du pantalon Hugo Boss tout neuf à 2060 hk$ et avait fini sa chute sur les pompes Sandro à 3120 hk$ avant de mordre la poussière, plus bas que terre, dans une rainure de suie et de merde, sonné, effaré, à plat dos, les mandibules pleines de crasse – ce qui ne contrastait guère avec l’abjection habituelle de son environnement – mais bien vivant. Se tortillant piteux mais plutôt fier de lui, l’insecte était parvenu à se remettre sur ses petites pattes arrière et avait filé fissa vers de nouvelles aventures pleines de suffisance et de médiocrité à travers les mondes souterrains que lui seul connaissait.

Un vrai petit banquier, songea George.

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Nous étions déjà le 3 février 2017 et Georges s’en voulait d’avoir raté la veille la journée mondiale des zones humides. On ne badine pas avec ces choses là et c’est chafouin qu’il se dirigea vers la caisse centrale, d’un pas naturel, comme appelé inconsciemment et comme c’était le cas depuis l’âge de ses 5 ans dans les super-hyper-méga-hypra-marchés. Walking zen.

No April rain
No flowers bloom
No wedding Saturday within the month of June

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Toujours perdu, plus tard paumé, c’est à cette époque – ses 5 ans – que Georges développa un sens aigu de la contre-orientation qui n’allait jamais le décevoir par la suite. Se fourvoyer était son quotidien. Les satellites, la géolocalisation, les chiens dans l’espace, rien n’y avait fait. Un trois pièces pouvait devenir un dédale, une avenue une impasse. Ce jour-là il se perdit au rayon lingerie trans quand soudain…

– A Paris c’est un milieu de putes, ambiance le Diable s’habille en Prada…
Ici à Hong-Kong ils s’habillent en H&M mais ils bossent tous pour le diable, tu vois?

Il surprenait une discussion dont l’une des voix ne lui était pas étrangère. Par le pouvoir du crâne ancestral, était-ce possible ? Il revivait sur-le-champ le coup de foudre unilatéral qu’il avait ressenti bien des années avant.

Vanessa, celle-là même.

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Il s’incrusta sans saluer, comme hypnotisé. Vanessa mixait l’anglais et le français avec un naturel déroutant. Elle devait forcément avoir des origines anglo-saxonnes. D’ailleurs depuis peu – explainait elle – elle avait embauché une helper philippine juste pour sortir son caniche. Vanessa s’en occupait si peu que le toutou avait fini par aboyer en tagalog. Elle s’en amusait avec un rire qui n’appartient qu’aux gens snobs.

Alors que la discussion tanguait entre le bateau ivre et les bâtons rompus, Georges osa lui balbutier qu’elle était belle et qu’il la désirait. Il aurait pu lui dessiner des troupeaux entiers de moutons électriques pour l’apprivoiser. Elle coupa court et d’une mornifle couperet :

– Hong-Kong est une ville caféinée. Pas en nombre de Starbucks au mètre carré nan mais en termes d’énergie tu vois. Ce que tu lui donnes elle te le renvoie au double. Comme Venise, il ne faut pas y aller en étant triste, sinon c’est à se pendre. L’energie de la ville se retourne contre toi.

No summer’s high
No warm July
No harvest moon to light one tender August night
No autumn breeze

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Près de la caisse enregistreuse, Georges farfouilla ses poches à la recherche de sa carte Octopus. C’est un sésame qui permet de nombreuses transactions : aller-retour en star ferry, tickson de bus, kit-kat pistache. Vanessa évoqua ses achats compulsifs, frénétiques, et son American express élevée au rang de scapulaire.

In Amex she trusts.

– Le meilleur moment, c’est quand tu as l’impression qu’elle crépite. Le prix je m’en cogne, c’est l’achat en lui-même que je trouve jouissif si tu veux…

Elle avait le pouvoir de ralentir le temps avec des inepties. Il acquiesça sans se convaincre. Lui qui avait toujours aimé piquer des gels douche dans les hôtels parce qu’ils avaient le parfum de la gratuité.

But what it is, is something true
Made up of these three words that I must say to you

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George n’avait plus de dollars sur son octopus élimée. Comme tous les gens de bonne foi, il avait pensé que le crédit en était illimité. Que le mot bulle était rigolo jusqu’à ce qu’elle éclate comme une anacoluthe. Il achèta un énième paquet d’Airwaves pour obtenir du cashback, pour recharger sa carte, pour acheter encore, encore pour acheter, pour acheter encore et encore…

La caissière kongaise le toisa. Les pensées de Georges firent divaguer une file d’attente de ruminantes qui tapant du pied s’exaspérèrent en canon. La caissière prit parti sans prendre à partie. Elle lui fit passer un test de Kapital Voight kampff en une dizaine de questions subliminales pour être sûr que ce serait un bon konsommateur, jusqu’à sa mort et même après. Une des questions portait d’ailleurs sur les royalties redevables aux ayant droit d’Elvis et de Michel Polnareff. Il avait souri jaune puisque Elvis n’était pas mort.

Ses paupières pesaient sur son khôl qui pesait sur ses lèvres, le tout affadissant un air de chienne battue. Elle aboya et il se réveilla.

I just call to say I love you…

Georges n’était qu’un bug dans la matrice.

Ses mandibules s’alertèrent lorsqu’il perçut les pas des géants qui se rapprochaient. Comme pour balayer ces mauvais songes il prit congé dans la fissure d’un ventilateur d’air chaud dans laquelle il aimait sniffer de la phéromone de femelle. Il se mit à la recherche de crasses pour faire bombance et il savait que le vide-ordures du Macdo ravirait toutes ses espérances.

Ce rêve d’être un humanoïde relevait cauchemar. Esclave des banques, du fric à foison et du désir de plaire passait encore… Lui aussi se savait nuisible à cause de ses moeurs mais de là à supporter toujours la même musique en boucle, c’était inhumain.

 

Pics : Charles Dieric

Website :

http://www.cgcharlesdieric.com/photography-collection

Facebook :

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