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ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT – « Réussir sa vie, c'est consentir à être soi. » - SAUVÉS PAR LE KONG
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ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT – « Réussir sa vie, c’...

ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT – « Réussir sa vie, c’est consentir à être soi. »

ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT – « Réussir sa vie, c’est consentir à être soi. »

Par Lepetitjournal Hong Kong | Publié le 12/11/2016 (republication)

“On a même l’impression qu’ils ont rajouté leur propre lune…” Sur le Yasumoto bridge, depuis les hauteurs d’Admiralty, l’?il d’Eric-Emmanuel Schmitt pétille et son large sourire embrasse la skyline de la mégalopole à la “pollution illuminée“. L’agrégé de philosophie qui a laissé l’enseignement pour se consacrer à la littérature l’avoue: il s’émerveille de tout, tous les jours. Sa distance est au service de sa lucidité, son carpe diem à celui de son aiguillon. Schmitt est un héritier direct de Voltaire, de Saint-Exupéry, mais aussi de Romain Gary. C’est la première fois que l’auteur, dont l’?uvre protéiforme est traduite dans plus de 40 langues, est en ville à l’invitation de l’Asia Society et du Consulat Général de France. Oscar et la dame Rose, son roman épistolaire sorti en 2002 et porté à l’écran en 2009 était projeté dimanche 6 novembre en présence de l’écrivain. La part de l’hôte…

Éric-Emmanuel Schmitt en compagnie de l’acteur et directeur de théâtre hongkongais Frédéric Chun-Fai Mao à l’Asia Society

Vous avez donc laissé votre plume et fait le pari de passer derrière la caméra…

Oui! Au début des années 2000, c’était une nécessité pour moi d’écrire ce livre, puis c’est devenu une nécessité de le réaliser moi-même. Chaque semaine, des producteurs m’appelaient pour racheter les droits et je déclinais. Le mauvais souvenir de certaines de mes pièces (Le Libertin en 2000 – “les meilleurs acteurs dans le pire des films”) adaptées à l’écran était encore vif et je ne voulais pas revivre les mêmes désillusions. J’avais en tête une certaine poésie des phrases, de métaphores que je visualisais très clairement. Il y a eu un gros travail sur les lumières, dans la préparation des plans pour qu’une fois tout en place, il n’y ait plus que l’inspiration du moment à saisir. Même si le film est un peu différent du roman, on y retrouve la magie, l’innocence et la beauté de ces destinées qui se croisent.

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Dans le Cycle de l’invisible les histoires racontent toujours la destinée croisée d’un enfant et d’un adulte. Cela vous permet de croiser les regards de générations sur la religion et la mort…

L’enfant cherche, s’étonne, s’émerveille alors que les adultes ont déjà diverses croyances bien arrêtées. J’ai puisé l’inspiration dans mon enfance. J’avais un père kiné qui soignait des enfants et qui avait la drôle d’habitude de m’emmener avec lui tous les dimanches dans les cliniques pédiatriques… J’ai donc été accoutumé très tôt au monde hospitalier et la maladie infantile m’a très vite parue normale. C’est une belle leçon que mon père m’a apprise. La vie est fragile, elle ne va pas de soi, nous sommes vulnérables. De ce sentiment naît beaucoup de modestie, de compassion et de compréhension envers les autres. J’avais plein de copains à l’hôpital et j’ai retenu leur humour, leur joie de vivre malgré la maladie. Les surnoms des enfants hospitalisés “Popcorn”, “Bacon”, “Einstein” dans le roman viennent de ces souvenirs d’enfance.

Pour l’anecdote, la citation de Dostoïevski “Tant qu’il y aura au monde un enfant, un seul enfant malheureux, je ne pourrai pas croire à Dieu…”qui ouvre Oscar et la dame Rose conclut le livre de Joseph Kessel paru en 1957 sur Hong Kong et Macao… 

Pas possible ! C’est incroyable… C’est une phrase que j’affectionne. Avec Proust, Dostoïevski est un de mes auteurs préférés. Ce sont des tueurs d’écrivains comme Mozart était un tueur de compositeurs… On se dit qu’on ne pourra jamais faire mieux jusqu’à se rendre compte qu’on peut faire autrement… Un écrivain, c’est un monde et une phrase. Certains ont l’un mais pas l’autre. Un univers et rien ou peu pour l’exprimer; ou un style propre, incroyable, personnel, mais pas d’histoires à raconter. J’écris des histoires comme le pommier fait des pommes et je m’attache à traduire, à mettre en mots une énergie que je ressens. Ma partenaire dans la vie, c’est la langue française. C’est un duel qui est parfois un duo, je suis passionné par les mots, et les questions qui y référent. Et puis je ne suis pas capable d’écrire dans une autre langue… L’allemand était pour moi la langue de la tendresse car c’était la langue de ma grand-mère alsacienne. Mais ma perception a changé, je crois, en voyant un jour Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard).

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Nous nous définissons par nos actes. Les parents d’Oscar sont lâches alors que lui est bien décidé, sous l’impulsion de Rose, à prendre en main les 12 derniers jours de sa vie. La question du choix et de la détermination traverse votre ?uvre et je pense bien évidemment à la Part de l’autre. C’est aussi au prof de philo que je m’adresse!

(Rires) Il y a quelque chose qui m’obsède dans la vie, c’est de ne pas rater le rendez-vous qu’on a avec soi-même. L’histoire de la Part de l’autre est celle du choix, des responsabilités et pose la question : comment devient-on un monstre ? De façon paradoxale les philosophes opposent le choix et le destin. Si on a un destin c’est que tout est déterminé à l’avance alors que les partisans du libre arbitre assurent que la vie est une question de choix. Moi, je pense que le choix que l’on a dans la vie c’est de coïncider avec son destin. Je dis ça parce que je crois l’avoir vécu dans ma propre vie, avec l’écriture. Réussir sa vie, c’est consentir à être soi, à suivre ses aspirations.

Vous êtes un auteur de romans, de nouvelles, de théâtre… Avec ce film vous prouvez que vous êtes capable de réaliser un scénario que vous avez écrit… Qu’est-ce que vous préférez?

J’ai adoré réaliser ce film et j’ai adoré diriger des acteurs à qui il suffit simplement de donner beaucoup d’amour pour en obtenir le meilleur. Michèle Laroque est impeccable, Amir qui joue Oscar était incroyable. Il a tout joué naturellement, je n’ai rien eu à lui dire. Comme disait Alexandre Dumas : “on est acteur comme on est prince, par naissance.” J’étais également très fier d’avoir Max von Sydow au casting, c’est une légende du septième art, un acteur fétiche de Bergman et je savais qu’il aimait mes livres. Je l’ai appelé à son hôtel à Chicago alors qu’il tournait avec Martin Scorsese à l’époque… Je lui ai parlé du rôle du Dr Düsseldorf et il a tout de suite accepté. Il m’a demandé ce qu’il devait faire, je lui ai répondu qu’il devait incarner la science humiliée… Et il l’a jouée à merveille!

Mais un film, c’est compliqué en amont, et les démarches qui précèdent l’accouchement d’un long-métrage sont à l’opposé de la création artistique… Il y a tant de gens stupides à convaincre avant que le film ne voie le jour. Le cinéma remplit votre imagination d’images alors que le théâtre la laisse divaguer, laisse la suggestion s’installer. J’ai hâte de me remettre à l’écriture en janvier…

 

Voici l’incipit d’Oscar et la dame Rose: ” Cher Dieu, je m’appelle Oscar, j’ai dix ans, j’ai foutu le feu au chat, au chien, à la maison […] Je te préviens tout de suite : j’ai horreur d’écrire. Faut vraiment que je sois obligé. Parce qu’écrire, c’est guirlande, pompon, risette, ruban, et cetera. Écrire, c’est rien qu’un mensonge qui enjolive. Un truc d’adultes.” Comment fait-on pour se mettre dans la tête d’un enfant de 10 ans? Et prendre ses distances avec les “trucs d’adultes?”

Je suis resté un grand enfant, et la spontanéité mêlée d’innocence dans les mots d’enfants me permet de parler franchement de la maladie et de la mort. Du rapport de tous à cette fatalité, d’Oscar, de mamie Rose, des parents, des infirmières et du docteur Düsseldorf! Ce dernier s’en veut mais il n’a pas échoué dans la mesure où il a pris soin de l’autre. Il a tout tenté. Ça n’a pas marché mais il a pris soin de l’enfant. Qu’est-ce qui fait souffrir le plus Oscar ? C’est sa solitude, le sentiment d’être abandonné par tout le monde. Le franc-parler de mamie Rose établit aussi une connexion, elle permet de réconcilier les parents, le docteur et Oscar. L’enfant ne connaît pas les tabous, il n’a jamais de questions convenues. Et cela me permet cette forme d’insolence qui bouscule, qui interroge dans tout le Cycle de l’Invisible. Un enfant s’étonne, rien ne va de soi. Il y a une collaboration de l’enfant et du philosophe. Platon disait que l’étonnement est la première des vertus philosophiques.

Et Eluard disait qu’il faut accorder à l’enfant est au poète un don infini d’émerveillement…

Exactement, et l’émerveillement c’est même ce que je préfère, Ça va plus loin que l’étonnement car il y a la coloration de l’admiration.

Vous n’aurez jamais le Prix Goncourt maintenant que vous venez d’intégrer l’Académie…

Je suis hors Goncourt depuis que je vends très bien mes livres! (Rires)

Propos recueillis par Matthieu Motte (www.lepetitjournal.com/hongkong) lundi 14 novembre 2016Eric Emmanuel Schmidt et Matt


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