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Illusions perdues, Le roman retrouvé de Balzac - SAUVÉS PAR LE KONG
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Illusions perdues, Le roman retrouvé de Balzac

Illusions perdues, Le roman retrouvé de Balzac

***Illusions perdues,

Le roman retrouvé de Balzac. 🕯⏳🖌

Matthieu Motte / 

www.sauvespourlebac.com

article à paraître dans « Paroles », le magazine de Alliance Française de Hong Kong 

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Lorsqu’un chef-d’œuvre romanesque est projeté sur grand écran, il subsiste un chouïa de circonspection chez l’amoureux des belles lettres. Quelle focale, quel plan séquence, quelle « boîte magique » pourra rendre compte du génie d’un tel auteur sur une pellicule? « Oeuvre capitale dans l’œuvre » de l’aveu même de Balzac, paru en 1843, dédicacé à Victor Hugo, ce roman d’apprentissage où se côtoient la gloire et l’ambition était le livre préféré de Marcel Proust. Il ne fallait donc pas se rater… Le petit bijou de Xavier Giannoli est une réussite – 7 césars 2022 au compteur dont celui du meilleur film et de la meilleure adaptation – et ce n’est pourtant que le 16/9 du génie de Balzac… La véritable prouesse du réalisateur, c’est surtout qu’il nous donne envie de replonger dans le livre sur les pas de Lucien de Rubempré, ce jeune poète angoumoisin dont les « fureurs de l’orgueil » et le « désir de paraître au monde » lui vaudront déchéance. Éteignons le projecteur le temps d’une lecture, rallumons la loupiote et feuilletons quelques pages… Que la prosodie balzacienne de l’humaine, trop humaine comédie dévide sa propre bobine !

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Et… Coupez!  

« Scénario de Xavier Giannoli d’après l’œuvre d’Honoré de Balzac » : la mention est précautionneuse; elle a le mérite de nous prévenir que l’inspiration ne prétend pas à l’exhaustivité. Choisir c’est réduire certes, mais pour mieux révéler le blanc d’entre les lignes, l’essence, la teneur du propos de l’écrivain. Avouons-le tout de go, porter à l’écran une somme comme « Les Illusions perdues » relevait de la gageure. Le séjour parisien de Lucien, « Un grand homme de province à Paris », qui constitue le mitan du triptyque suffirait à couvrir des journées de pellicule. Analyses psychologiques, perspectives historiques, chiquenaudes politiques, noria de personnages (de Rastignac au docteur Bianchon, vous y recroiserez des têtes connues), descriptions de pied en cap, dialogues où les bons mots et les références fusent en cheville… Une plongée dans le génie balzacien peut vite se transformer en apnée tant il y a de méandres vers son Atlantide littéraire… Chaque phrase recèle un trait de génie, chaque mot rare est une nuance difficile à capter comme sur la palette élimée d’un peintre. Comme il l’écrit lui même en évoquant les grands maîtres, il avait pour exigence d’écritoire « le dessin de Rome et la couleur de Venise ». De quoi faire trépigner plus d’un séant sur son strapontin si le réalisateur vise l’exhaustivité toute en nuances, le grand format où même le diable se perdrait dans les détails. « Qu’est-ce que l’Art? – C’est la Nature concentrée » écrit Balzac par le truchement de son double de fiction, Daniel d’Arthez. Xavier Gianolli, fort d’un casting impeccable, a « concentré » sans les perdre ces Illusions dans les règles de l’art, le septième.

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Projection sur toile pour dévoilement en pages

De l’avis même de Flaubert, Madame Bovary est un livre sur rien et dont le style est tout; adapté à l’écran et le romantisme d’Emma devient une bouillie de soap opera qui ne génère que les bâillements d’un dimanche pluvieux. Julien Sorel conquérant la main de Mme de Rênal dans un pâle remake cathodique signe à coup sûr la petite mort d’un chef d’œuvre comme le Rouge et le Noir. Ce monde à part; la « Stendhalie » comme le désignait Julien Gracq; dégouline et s’effondre dans les bons sentiments. Si toutefois donner à voir peut donner envie de lire, alors le tour de force du réalisateur deviendra en un tournemain une épiphanie dont on ne peut que se réjouir. Xavier Giannoli accomplit cette prouesse. Il le dit lui-même lors d’une interview sur France Culture, une grande œuvre ne garantit pas une bonne adaptation: « et l’erreur est de vouloir colorier les images d’un grand classique, surtout quand c’est une œuvre aussi géniale que les Illusions perdues. Le seul intérêt pour moi c’est d’essayer de faire en sorte que le cinéma exprime les émotions, les idées, une vision aussi personnelle et organique que possible. Ce n’est pas une illustration de l’œuvre c’est une réorchestration de ce que moi j’ai ressenti avec le désir de rendre hommage au génie balzacien ».

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Ce dernier a su puiser dans l’œuvre les extraits d’anthologie pour signer une tragi-comédie si moderne que les collusions entre médias et pouvoirs nous rappellent sans fard notre époque: « C’est l’idée d’une littérature du dévoilement, d’un voile qu’on lève, d’une jupe qu’on lève, avec tout ce que ça a de la violation de l’interdit, de désir, de peur. C’est ce qui était au cœur du projet. » poursuit le réalisateur. La voix off du narrateur externe (Xavier Dolan) d’un détachement lucide mâtiné de cynisme permet les ellipses qui maintiennent le rythme de l’intrigue et les focus sur les états d’âme de Lucien dit de Rubempré, baptisé journaliste « au nom de la mauvaise foi, de la fausse rumeur et de l’annonce publicitaire ». Le mirliflore se désillusionne dans le même temps qu’il se perd. On suit la chute inexorable de ce poète nourri d’espérances dont les « Marguerites » en vers sont fanées avant que de n’éclore; pourri, se résoudre à prostituer sa plume et vendre son âme dans le Corsaire-Satan, « journal qui tient pour vrai tout ce qui est probable »… D’Arthez l’avait pourtant mis en garde contre les effets de style faciles et l’enthousiasme de commande : « Rien de pire que d’être journaliste, entrer dans une rédaction c’est être comme le proconsul dans la république des lettres! » La référence n’est pas fortuite de la part de Balzac qui se rêvait en Napoléon des lettres.

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« A vos articles, à vos mensonges »

Sous la plume de Balzac et la caméra de Giannoli, Paris se transforme en Babylone pour la réclame, en Gomorhe pour la prostitution et en Sodome pour la politique. Et le grand déballage met à jour l’entregent éhonté des milieux qui soudoient, trahissent et tournent casaque. « Bien sûr qu’il faut payer pour tout, c’est ça le progrès! ». La rodomontade de Lousteau sur le boulevard du crime (ainsi dénommé à cause des pièces qui s’y jouaient) entre en résonnance avec les vers de Baudelaire dans son épilogue des Fleurs du Mal : « Tes débauches sans soif et tes amours sans âme // ton goût de l’infini qui partout, dans le mal // lui-même, se proclame Ô paris capitale infâme», «déesse païenne aux bras ouverts» qui a «soulevé sa jupe pour montrer sa monstrueuse nudité».

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Balzac nous en dévoile la mécanique des privautés en mots, Giannoli les réchampit en lumières avec force décors, splendides, dans un Palais Royal tout de stupre et de monde au balcon… Voici comment ça fonctionne; les « frais de réputation » des actrices qui s’acoquinent avec les journalistes sont réglés par de riches industriels du textile ou des cosmétiques qui les protègent, et les entretiennent surtout, en échange de faveurs. Une fois chaperonnées, ces dames deviennent les égéries de leur protecteur… Qui eux achètent des encarts publicitaires dans les journaux qui encensent ou détruisent les pièces à l’affiche… La politique n’est pas en reste, libéraux et royalistes prêts à tous les arrangements avec les barons de l’industrie (l’intrigue a lieu sous la Restauration) soudoient à qui mieux mieux les chroniqueurs pour provoquer l’opprobre ou éviter l’esclandre. Enfin tout en haut de la pyramide culminent la finance et les oligarques, intouchables Rothschild, Lafitte et autres Nucingen qui peuplent les pages de la Comédie humaine. Ce sont eux, maîtres de la Bourse qui tirent les ficelles de toutes ces marionnettes. La boucle est bouclée, les rouages en sont bien huilés et c’est ce que Balzac cherche à révéler à travers l’ascension sociale de Lucien : « Tout ce petit monde grenouillait dans la même flaque d’intérêts de compromissions » Une époque révolue, sans aucun doute… « un jour ou l’autre, allez savoir un banquier allait rentrer au gouvernement » se permet Gianolli en posant sa caméra sur un jeune financier qui rappelle étrangement Emmanuel avant qu’il ne devienne Macron.

France - Belgique - 1h29 - sortie: 20 octobre 2021 - Réalisateur-scénariste: Xavier GIANNOLI - D'après l'oeuvre éponyme de Honoré de Balzac - LEGENDE PHOTO: Benjamin VOISIN: Lucien de Rubempré-

France – Belgique – 1h29 – sortie: 20 octobre 2021 – Réalisateur-scénariste: Xavier GIANNOLI – D’après l’oeuvre éponyme de Honoré de Balzac – LEGENDE PHOTO: Benjamin VOISIN: Lucien de Rubempré

Un livre, un film, deux leçons d’histoire

« On apprend plus l’Histoire de France au XIXeme siècle dans un roman de Balzac que dans un volume de Michelet » prétendait un critique avec mordacité, et si l’assertion sert parfois de point de départ à une dissertation pour lycéen, enthousiaste d’établir le distinguo entre la force du romanesque et la réalité historique – et de ce que l’un empreinte à l’autre – elle n’en reste pas moins pertinente : Balzac demeure l’écrivain des soubassements, des tabous et des non-dits, des catacombes aux secrets d’alcôve, des roueries capitonnées de salons aux cabales ourdies. Si vous prenez le temps de lire la biographie consacrée par Stéphane Zweig au père de la Comédie humaine, vous vous rendrez compte qu’il est à la fois historien, psychologue, éditeur, romancier, journaliste, amant, poète, polymathe en bref… « Il y a deux Histoires : l’Histoire officielle, menteuse qu’on enseigne, l’Histoire ad usum delphini puis l’Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse. » On se souviendra enfin de cette saillie de l’éditeur analphabète Dauriat joué par Depardieu : « la littérature ça entretient les illusions » or chez Balzac, le réalisme bat son plein car il lève le voile sur les vicissitudes de son époque à chaque page. Chaque chapitre dépossède une illusion et à l’instar de Lucien, on se sent moins naïf.: « Là où l’ambition commence, les naïfs sentiments cessent. ».

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Combien de Rastignac un peu béjaunes ont dû se prémunir des affres de la bonne société parisienne à la lecture des mortifications de Rubempré? Ses bons mots balancés à l’endroit du rival Raoul Nathan (celui-là même incarné par Xavier Dolan, vous suivez?) : « Curieux de nullité » au sujet d’un livre de bonne facture ou encore : « C’est une drôle de vertu que la modestie, dès qu’on pense qu’on n’en a, on n’en a déjà plus… »; se retourneront amèrement contre son auteur. A cette époque, sous la Restauration, il ne faut pas trop briller si vous ne vous êtes pas donné la peine de naître avec un rang et une particule. Fin des illusions, déréliction de Lucien en guise de clap de fin : « Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la gloire, après s’être promené dans les coulisses du théâtre, le poète apercevait l’envers des consciences, le jeu des rouages de la vie parisienne, le mécanisme de toute chose. » Voila bien ce que nous espérons trouver dans un livre ou au sortir d’un film : déchiffrer avec toujours plus de clairvoyance le mécanisme de toute chose.

Matthieu MOTTE

www.sauvespourlebac.com

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Rodin dans son atelier pendant la realisation de “son Balzac”

Le Monument à Balzac (aussi intitulé Le Balzac de Rodin) est une statue de bronze dont le modèle a été réalisé par Auguste Rodin entre 1891 et 1897

PLAYLIST //

Illusions Perdues – Bande Originale du Film 2021 (pour une expérience de lecture immersive)

 


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