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Relire Albert Camus en 2021 ! - SAUVÉS PAR LE KONG
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Relire Albert Camus en 2021 !

Relire Albert Camus en 2021 !

Relire Camus !
La Peste, comme une cure de lecture.

Matthieu Motte
Extrait de l’article à paraître @traitdunionfr Octobre 2020 / SAUVÉS PAR LE KONG

Photo Lenny @photochromatique

« Ce que l’on apprend au milieu des fléaux , c’est qu’ il y a dans les hommes plus à admirer qu’à mépriser ». Qu’elle fut réconfortante à lire en mai 2020 cette phrase publiée par Gallimard à l’été 1947. Sous la plume d’Albert Camus, qui sera couronné une décennie plus tard du Nobel de littérature, elle rappelle humaniste que chacun porte en lui la forme entière de l’humaine condition; que dans le « bruit et le remuement » pascalien, il faut faire le pari de la grandeur plutôt que celui de la misère et de la déréliction. Que si dans la colère, « un homme ça s’empêche » (in le Premier Homme, posthume), il a dans l’injustice et l’adversité le devoir de se révolter, de « faire son métier d’homme ». Cette leçon emplie d’espoir détonnait alors que les décombres de la Seconde Guerre mondiale étaient encore fumantes. Elle résonne aujourd’hui comme une kyrielle d’autres phrases du livre à l’aune de la crise sanitaire que nous subissons depuis janvier dernier. En relisant ce roman, premier succès populaire de Camus qui est devenu un classique depuis (à la grande surprise de l’écrivain qui le trouvait indigeste et mal écrit), les comparaisons et les analogies avec ce que nous avons vécu et vivons encore tombèrent comme des nues. La lecture de La Peste est salutaire et demeure plus que d’actualité en cette année du rat de métal.

6125444553_d100cfc4d7_oPhoto Lenny @photochromatique

La Peste comme une échappatoire
« Je veux exprimer au moyen de la peste l’étouffement dont nous avons tous souffert ».

Cette phrase qui porte la vocation du livre vous invite à dévorer les premières pages et à suivre la voix si singulière du narrateur dont l’identité n’est révélée qu’à la fin. Le tableau est inquiétant, l’atmosphère se veut pesante dans cet Oran des années 40 (qui n’a jamais connu d’autre épidémie que celle de la fiction de Camus) et pourtant la bouffée d’oxygène procurée par la lecture des quelques quatre-cent pages en folio en a convaincu et soulagé plus d’un ces derniers temps. Les chiffres de vente de l’opus ont bondi ces derniers mois, en Italie notamment, au plus fort de la crise. Ça ne vous aura pas échappé, la littérature s’avère être un recours ultime quand l’actualité s’embrase. Tant un réconfort qu’un exutoire, comme une plongée dans les classiques pour y retrouver les bons mots, qui apaisent, qui rassurent, qui soignent… Souvenez-vous, figuraient sur les faîtes de piles de livres en librairie « Traité sur la tolérance » de Voltaire après Charlie Hebdo, de « Paris est une fête » d’Hemingway après les attentats du 13 novembre 2015, de « Notre-Dame de Paris » de Hugo après l’incendie de la cathédrale en avril 2019. De même, depuis début 2020, les éditions Gallimard ont déjà vendu 40% des quantités du livre la Peste habituellement écoulées en une année. L’œuvre de Camus devrait être déclarée d’intérêt public, ses livres remboursés par la Sécu, tant elle prodigue une cure de lecture, un bain de soleil littéraire où l’on aime à replonger à l’envi. L’an dernier, j’écoutais en audiobook « Noces » contée par Mesguich tout en regardant défiler la lande bretonne par delà le plexiglas d’un train à grande vitesse : « Un champs d’amour sans espoir peut aussi figurer la plus efficace des règles d’action.» Ce genre d’assertions implacables dont fourmillent les chapitres m’avaient déjà confirmé que le talent de Camus n’avait pas attendu le nombre des années : 26 au moment de la rédaction de ce sublime chant de Tipasa, Djemila et Alger. Ces quatre méditations lyriques s’éploient sur la jouissance de vivre qui n’est pas si contradictoire avec la quête de sens, ni avec celle du bonheur… La prosodie de sa verve détient une musique hors du commun, faite de franchise et de mots justes comme un grand frère bienveillant qui réconforte, inspire et vous indique où creuser pour trouver la beauté de ce monde: « Tout être beau à l’orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd’hui laisse son orgueil suinter de toutes parts. Devant lui, pourquoi nierais-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre? Il n’y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » Le Soleil, les bains de mer, le football, son Algérie natale et les cycles de l’absurde, de la révolte et de l’amour. Ces mots sont simples, cette énumération sans équivoque; on pourrait les retourner dans tous les sens qu’ils aboutiraient à la même projection : la vie et la pensée géniale d’un type simple, gorgée de rayons et d’humanité. Camus nous parle. L’éprouver ainsi relève du syndrome et je ne m’étonnerais pas qu’une littérature abondante existe sur le sujet.

000039010009Photo Lenny @photochromatique

La Peste comme une leçon de choses et une expérience de vie

Mais le soleil qui se savoure comme un fruit juteux sur les ruines de Tipasa se charge d’un autre magnétisme dans la Peste, presque ténébreux: « le soleil incessant, ces heures au goût de sommeil et de vacances, n’invitaient plus comme auparavant aux fêtes de l’eau et de la chair. Elles sonnaient creux au contraire dans la ville close et silencieuse. Elles avaient perdu l’éclat cuivré des saisons heureuses. Le soleil de la peste éteignait toutes les couleurs et faisait fuir toute joie. » La lecture du chef d’œuvre de Camus m’a rappelé cette eau ferrugineuse au goût de sang mais très bonne pour la santé. A la frontière franco-espagnole cet été, les enfants qui s’abreuvaient à la source naturelle faisaient la grimace, sentant en leur palais le même goût que s’ils avaient léché une égratignure ou une plaie. Rassurés par leurs parents qui leur affirmaient que c’était excellent pour le corps, ils retournaient boire au bac en pierre. Je n’en ai pas bu, écœuré sur parole, mais je reprenais le fil de ma lecture avec les mêmes dispositions : la Peste a un goût de fièvre mais c’est une cure de jouvence. C’est une leçon de choses qui incube en littérature l’objet concret et infectieux pour nous dessiller les yeux et adopter une réaction digne, de courage, de persévérance, raisonnée et sans triomphalisme. C’est un chant d’espoir en temps de crise qui est salutaire car il montre avec force, avec la lumière d’un soleil crue oserait-on dire, que le repli sur soi et la bassesse d’âme ne sont que les effets secondaires du fléau, que l’altruisme et la solidarité en sont les sérums.

000040090020Photo Lenny @photochromatique

Rappelons que c’est Alexandre Yersin, disciple de Pasteur et explorateur de l’Indochine (il a créé la ville de Dalat et fondé l’école de médecine de Hanoï) qui découvrit en 1894 le bacille responsable de la maladie, Yersinia pestis, bactérie d’une extrême virulence. Rappelons également qu’une épidémie de peste déferla en 1894 sur la côte sud de la Chine et sur Hong-Kong. Le médecin qui fut diligenté par l’institut Pasteur pour étudier les causes de l’épidémie aménagea une petite paillote en guise de laboratoire de fortune. Et soudoyant de quelques piastres des matelots anglais qui enterraient les cadavres, il eut accès au dépôt mortuaire où il préleva des bubons, devenant ainsi le premier à isoler le bacille et à proposer le premier sérum anti-pesteux. Pour les plus curieux, « la peste bubonique à Hong-Kong » écrit par le Dr Yersin est d’ailleurs consultable en ligne et en intégralité sur le site web de l’université de médecine de Paris Descartes. Ainsi notre honorable compatriote, légitimement porté aux nues de son vivant au Vietnam où il était considéré comme un bouddha et après sa mort comme un bienfaiteur de l’humanité pourrait être le trait d’union entre la France, la peste et Hong-Kong et le parallèle pourrait s’arrêter là. Mais la Peste nous porte bien au-delà du clin d’œil historique ou médical. Camus brosse le tableau épique d’une ville qui suffoque et qui nous semble bien familière. La riche palette de personnages, protagonistes et secondaires, offre à la réflexion du lecteur des échantillons d’humanités confrontées au fléau, lui provoquant de l‘empathie ou des mouvements de répulsion, lui exhibant des exemples à suivre ou des malhonnêtetés crasses. Même si l’auteur s’était beaucoup documenté sur les pestes de l’Histoire qui avaient décimé des millions d’âme et alimenté les chroniques, il y a des similitudes criantes entre le livre et la réalité de la crise qui confèrent à Camus un fabuleux don de clairvoyance, de lucidité dans la psyché humaine qui en font plus un philosophe intemporel qu’un écrivain sociologue de son temps.

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Photo Lenny @photochromatique

La Peste comme une allégorie sociologique et philosophique

Certes l’allégorie de la résistance à la Peste nazie a été confirmée par l’auteur lui-même dans une lettre à Roland Barthes écrite en 1955, mais le livre porte en lui un faisceau d’enseignements philosophiques d’une plus grande ampleur. Camus voulait que l’œuvre se lise « sur plusieurs portées ». Par le détachement du narrateur, observateur lucide, raisonné et compréhensif face aux vilénies, ce mythe moderne projette un fléau qui est moins la source du romanesque qu’un vaste sujet de réflexion. Actuel ! Et local! Imaginez le tableau, vous avez le fondement posé sur St Stephen’s beach, par une douce soirée de mars que des orages menaçant n’ont pas encore osé gâcher et vous arpentez de la pupille le passage suivant : « Quelque part dans le ciel noir, au dessus des lampadaires, un sifflement sourd lui rappela l’invisible fléau qui brassait inlassablement l’air chaud ». Vous ressentez de tous vos pores cette torpeur qui confine à l’accablement quand vous apercevez deux blattes en pleine escarmouche, sans doute galvanisées par l’électricité de l’air. Vous trouvez la scène amusante; ces deux petits corps tout mous bardés d’exosquelettes qui se battent ou tentent de copuler… Vous vous souvenez qu’ils pourraient survivre à un hiver nucléaire, eux; contrairement aux rats de la Peste qui tombent comme des mouches dans les premières pages du livre. Affalés morts sur le seuil des portes d’Oran, ils réveillent les peurs ancestrales d’habitants qui pensaient le fléau disparu depuis des siècles. Dans l’imaginaire collectif les rongeurs grouillant sont les prodromes de l’épidémie (alors que c’est une puce squattant le muriné qui transmet la maladie à l’homme). Tout ça paraît loin, et dans le temps et dans l’espace…

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Photo Lenny @photochromatique

Mais si Hong-Kong n’est pas Oran et que les cafards – si répugnant soient-ils- ne véhiculent au max que la salmonellose, la ressemblance vous frappe quand vous lisez la suite qui a trait à l’attitude des habitants. Du déni au relativisme en passant par un je-m’en-foutisme exaspérant, elle rappelle étrangement le comportement de certains… Quant à ceux qui ont préféré prendre leurs jambes à leur cou plutôt que leur courage à deux mains, ils pullulent aussi bien dans la fiction que dans la réalité. Camus avait vu juste, les années passent, les hommes changent peu : « La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux ». Ce livre parle de confinement, d’enfermement, de mise sous cloche consentie peu ou prou et sa lecture livre une expérience de sociologie littéraire qui trouve moult échos dans notre quotidien. Le roman détaille les réactions diverses et variées d’une population face à l’épidémie grandissante, comme nous en avons tous pris conscience par le prisme des journaux télévisés ou des réseaux sociaux.

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Du pataquès initial des informations contradictoires sur le port du masque, dont certains interrogent encore l’utilité, à la surveillance et au traçage des porteurs de bracelet électronique en passant par les commentaires indignés au sujet de familles séparées par les quarantaines, chacun avait un avis, du plus saugrenu au plus tempéré. Dans la fiction qui relate l’émergence puis le pic de l’épidémie qui coupe la ville du monde extérieur, la peste agit comme un révélateur des tréfonds de l’âme et des comportements à l’avenant : l’incrédulité, le déni, le relativisme béat, le fatalisme débonnaire, les cris d’orfraie, les témoignages désabusés, la peine aussi, souvent, devant le décompte des morts quotidien et cette mécanique de crainte que rien ne semble pouvoir enrayer. Ça vous évoque sûrement quelques images. Il y eut les petits arrangements individuels, pécuniaires et profitables, c’est humain trop humain certes, mais aussi des menues lâchetés et des mouvements de panique syllogomaniaque ridicules (accumulation compulsive de rouleaux de PQ par exemple) qui nous ont chafouinés. Il y eut aussi et surtout l’héroïsme sans tapage: du personnel soignant ultra exposé à ceux qui apportent les corbeilles de courses aux confinés en quatorzaine, des chercheurs en labo qui ne font plus la différence entre le jour et la nuit aux réseaux Alumni qui ont dépêché en urgence des charters de masques en direction de la France. Heureusement. Et il faudra s’en souvenir à l’instar du Docteur Rieux même lorsque l’année du buffle mugira en 2021 toute liberté dehors et distanciation envolée: « Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Matthieu Motte
Extrait de l’article à paraître @traitdunionfr Octobre 2020 / SAUVÉS PAR LE KONG

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