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Dany Laferrière, Du Petit-Goâve à la Coupole : la fierté francophone. - SAUVÉS PAR LE KONG
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Dany Laferrière, Du Petit-Goâve à la Coupole : la ...

Dany Laferrière, Du Petit-Goâve à la Coupole : la fierté francophone.

Dany Laferrière,
Du Petit-Goâve à la Coupole : la fierté francophone. 
Article paru dans le Petit Journal de Hong-Kong le jeudi 21 mars,
Interview en integralité de Dany Laferrière a la librairie Parenthèses où l’on parle des contes érotiques de Jean de La Fontaine et du « nègre » de Dumas, de la Poésie dans la rue et de Luchini à l’Académie. 
 
Déjà immortel et pourtant mouvant dans l’instant présent, l‘écrivain haïtien et canadien a emporté l’auditoire de Hong-Kong university de sa passion pour la langue française, « infiltrée dans sa chair »« Vous vous rendez compte de ce qu’a fait la bibliothèque du monde pour la mémoire des hommes? Où aurions-nous gardé tous ces souvenirs, toutes ces émotions si ce n’est dans les livres? ». Mardi 12 mars, en une heure et des poussières d’étoiles, il a redonné à tous l’envie de prendre le temps. De quoi ? De lire ! Pourquoi? Pour mieux relire pardi ! « Vous savez? Ces choses tangibles que nous appelons les livres! » 
Captivant; l’homme est charismatique et le lecteur obsessionnel qu’il est resté aime à partager. Tolstoi, Borges, Horace… Les références fusent à l’envi. « La plupart des écrivains sont morts mais ils obligent les vivants à se taire et à les écouter. Ainsi va la plus grande magie du monde » Subtil et fantasque, l’écrivain poète à la langue fleurie avait laissé son uniforme « sempervirent » d’académicien pour parler à bâtons rompus de son incroyable destinée. Rencontre exceptionnelle avec Dany Laferrière, précieux, qui se rendait pour la première fois à Hong-Kong et qui a pris de son temps pour répondre à nos questions et surtout à celle qui nous brûle les lèvres : pourquoi écrire et lire en Français quand on est Dany Laferrière ?
« J’écris pour pouvoir me relire plus tard et savoir ce que j’ai été. Nous avançons en oubliant, c’est la seule façon que l’on a de survivre. Cette résilience est nécessaire sinon nous serions complètement abrutis par le nombre de choses à garder en mémoire. Sans les livres et sans les bibliothèques, il serait impossible de se souvenir des mille nuances du froid, des mille nuances du bonheur… Tout cela fort heureusement se trouve solidement relié sur papier grâce aux 26 minuscules petites lettres de l’alphabet qui brillent dans la nuit de notre mémoire ».
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Francophonie a l’honneur
 
« La langue c’est une des plus grandes passions humaines. Et la bataille pour le français c’est un combat qu’il faudra mener partout dans le monde, le français dans sa diversité, multicolore et animé. Vous n’imaginez pas a quel point les gens sont attachés a leur langue. » s’exclame Dany Laferrière.
 
En rang d’oignons tous les consuls, c’est tout à l’honneur de la Francophonie ! De Mme le consul belge à ses homologues canadien, suisse et grec en passant par notre représentant Alexandre Giorgini, tous les organisateurs du festival 2019 (avec l’Alliance Francaise) ont partagé leur amour de la langue française et démontré l’intérêt de sa présence dans le monde à travers une pastille vidéo. En un mot (« imaginaire », « démocratie », « nénuphar ») comme en cent, ils ont communiqué l’impact et l’importance de la langue de Molière dans leur communauté. Une mosaïque de portraits et d’interventions réjouissantes en plein cœur d’une université Hong-Kongaise où le cantonnais et l’anglais trônent a chaque encoignure. Chauvin ? Pensez-vous… Le meilleur et le plus jubilatoire restent à venir en la personne de l’académicien Dany Laferrière. Celui-ci s’empare du micro pour une leçon de conjugaison cocardière : « parfait du subjonctif, conditionnel passé oui d’accord mais imparfait … Ce n’est pas trop français… »
 
L’écrivain qui a écrit quelques trente livres a enchanté l’assemblée de ses bons mots et même de ses bons conseils aux écrivains en herbe : « J’ai réussi à beaucoup écrire à Miami… S’il y a bien un conseil que je peux donner à tout jeune écrivain c’est d’écrire dans une ville qu’on n’aime pas (rires). Parce qu’on a l’impression de ne pas avoir perdu grand chose en ne sortant pas. Là je suis en train d’écrire à Paris et c’est plus dur… Surtout au printemps. Il vaut mieux écrire dans un espace qui n’a pas d’adresse, c’est le gage de la liberté. »
 
« Pourquoi lire ? » ou le français tous azimuts
 
De cette conférence enchanteresse, dont le verbatim serait trop long à consigner ici hélas, où l’auteur n’a eu de cesse de rappeler tantôt ce qu’on doit aux livres, tantôt ce que la puissance des mots peut accomplir, retenons cette anecdote qui a valeur de parabole : « Un jour j’étais en Haïti, un ancien m’alpague et me dit Monsieur Laferrière j’ai fait des études ici et je suis arrivé jusqu’en quatrième secondaire; vous avez écrit 18 livres. Je les ai tous lus! Il n’y a pas un seul subjonctif! (Rires) je lui ai expliqué que j’usais beaucoup du passé composé parce que j’écris beaucoup comme à l’oral mais il avait l’air déçu… Je quitte Haïti et j’arrive au Québec, je tombe dans un autre combat : c’est le collectif qui combat pour défendre son identité, sa survie avec le français. C’est extraordinaire alors qu’en Haïti la grande majorité qui parle créole, disait : le français est la langue du colonisateur, il faut débouter le français pour reprendre notre énergie vitale, notre culture. Et puis j’arrive au Québec où on me dit « ah non non pas du tout, c’est le français la langue de colonisés, ce sont les Anglais dont il faut de se défendre ». Et puis j’arrive à Miami et les Américains me répondent que c’est l’espagnol ici qui domine, que c’est l’espagnol qui est majoritaire en Floride et qu’il faut défendre l’anglais… Ce n’est évidemment pas la faute de la langue, c’est la faute des humains. » Et de conclure tout sourire : « Mes amis québécois ne cessent de me le rappeler, chaque semaine ; mais dites-leur en France de ne pas laisser s’imposer l’anglais… je leur réponds mais vous savez c’est parce qu’ils sont 65 millions… Ils sont tellement a l’aise qu’ils pensent que rien ne peut arriver à leur langue! »
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A la librairie Parenthèses sur Wellington street, entretien avec Dany Laferrière où l’on parle des contes érotiques de Jean de La Fontaine et du « nègre » de Dumas, de la Poésie dans la rue et de Luchini à l’Académie. Florilège !
  • Question sur le multiculturalisme : à Hong-Kong, vous pouvez habiter dans un immeuble avec des Français, prendre un taxi qui marmonne cantonais ou mandarin avant de commander votre café en anglais… Il existe des passerelles sur cette petite île qui sont parfois dangereuses pour la langue – ça ne « matche » pas, et le « melting pot » de toutes ces langues de Babel tourne à la cacophonie… En revanche il y a des trouvailles qui sont très intéressantes entre anglais, français, chinois parfois et notamment en Poésie. Vous qui avez vécu de Haïti à Montreal en voyageant dans le monde vous pouvez nous donner votre sentiment sur le voyage et la rencontre des mots?
 
Bien sûr les mots voyagent. Et ils sont comme les êtres humains, ils tombent amoureux d’autres mots. Ils se marient, ils fondent une famille et ils ont des enfants. Il y a certains mots qui sont des chauffeurs de taxi d’autres qui sont des buveurs de vin. Je crois qu’il il y a une vie externe et une vie méditative des mots. Certains se retrouvent dans des dictionnaires et y restent longtemps. D’autres restent à l’abri, ce sont des mots un peu SDF qui n’arrivent pas à rentrer, qui restent à la rue mais qui circulent de bouche-à-oreille. Ce ne sont pas des mots écrits, ce sont des mots dits. Les mots se comportent comme des êtres humains en société. Je suis né en Haïti mais je suis né écrivain au Québec, à Montréal. Et je quitte cette ville pour qui le français est tellement important, qui a inventé des mots comme « courriel », « pourriel » pour spam ou « clavardage » pour « tchat ». Il y a même une très belle expression pour parler d’un Français qui parle un peu trop bien c’est s’enfarger dans les fleurs du tapis (Canada) (Figuré) Se préoccuper de détails insignifiants NDLR). Il y a des mots et des expressions si extraordinaires, il y a une telle richesse que ce serait une erreur de laisser aller une langue pareille et de préférer par exemple « challenge » à « défi » qui est un mot tout petit, tout beau et tellement plus expressif. 
 
  • Beaucoup de mes étudiants emploient le mot « malaisant » par exemple, il y en a même qui sont persuadés qu’il figure dans le dictionnaire ! Au début je me crispais parce que c’est ce mot que je trouvais crispant. Et puis au final, « ni laxisme, ni purisme » je me suis dit que c’était leur jargon et qu’après tout il était compréhensible du premier coup, qu’au final cet adjectif ferait son chemin. Qu’est-ce que vous en pensez?
Il faut le temps. C’est le temps qui décidez c’est pour ça qu’à l’Académie française on n’impose rien, on attend que l’usage fasse foi. Exactement comme vous venez de le décrire, le mot fera son chemin et on verra dans 40 ans. Aujourd’hui il appartient à la mode, à l’oralité et s’il est encore là, s’il est encore employé il rentrera dans le dictionnaire et trouvera à l’écrit une autre vie, une certaine noblesse même. C’est exactement ce trajet que tous les mots ont emprunté pour rentrer dans le dictionnaire mais il faut laisser le temps. Certains mots à la mode ne roulent leur bosse que durant deux ans puis disparaissent…
  • Clin d’œil au festival de theatre a HK avec une pièce, « Signé Dumas », qui va être joué ici à Hong Kong à la fin du mois et qui traite du rapport entre l’écrivain célèbre et son nègre Auguste Macquet. « Dumas » c’est un matronyme haïtien et vous avez dit à ce propos « Ces Dumas ont le sang vif de ces mousquetaires qui osèrent affronter notre fondateur le cardinal de Richelieu. Enfant j’étais du côté de D’Artagnan, aujourd’hui je me suis rangé derrière le cardinal. Le temps nous joue de ces tours.
Dans un discours officiel oui mais en réalité je suis toujours du côté de Dumas! (Rires) il fallait rendre hommage au fondateur mais au cardinal de Richelieu je préfère la féerie, le panache et la merveille de cette invention des trois mousquetaires et d’Artagnan qui a amené beaucoup de nouveaux électeurs à la littérature. C’est l’un des romans de la langue française les plus lus et pour cause c’est l’un des plus beaux.
 
  • Le titre de votre premier roman en 1985 était un brin provocateur ; 30 ans plus tard vous êtes académicien, vous avez dû faire amende honorable comme Jean de La Fontaine en son temps? Vous vous êtes assagi ? 
 
Non je ne crois pas que je me suis assagi. Vous savez le vrai problème de La Fontaine c’est que c’était un ami de Fouquet. Et comme vous savez Fouquet avait offusqué le Roi-Soleil par sa grande opulence, trop grande opulence. C’était d’ailleurs le titre d’un livre d’un autre académicien Paul Morand qui s’intitule « Fouquet ou le soleil offusqué » (paru en 1961 NDLR). La Fontaine pouvait bien faire amende honorable mais il restera toujours l’auteur de ces magnifiques contes érotiques.
 
  • On sent et on entend que vous êtes passionné par ce que vous racontez au sujet de la langue française et que vous excellez à transmettre cette passion. Il y a un autre passionné de la langue, Fabrice Luchini, dont on parle beaucoup et que certains comme Valérie Giscard d’Estaing ou Jean d’Ormesson qui le verrait bien sous la coupole alors qu’il n’a rien écrit et que lui-même avoue ne pas se sentir légitime… Fabrice Luchini à l’Academie vous seriez pour ?
Avec le décès de Jean d’Ormesson il a déjà perdu une voix… Oui il n’a rien écrit mais vous savez il y a déjà eu dans l’histoire de l’Académie française des cardinaux qui ont été intronisés. Parfois la modestie comme la vanité sont des formes de campagne électorale… De clamer que l’on est indigne de l’Académie c’est peut-être une façon de dire qu’on est trop extraordinaire pour ne pas y être reçu… Je ne peux pas dire que je suis pour ou contre il faut d’abord qu’il dépose sa candidature
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Encadré BIO (source internet )
Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en Haïti en 1953. La situation politique et son statut de journaliste l’ont poussé à quitter son pays natal pour l’Amérique du Nord.
Son enfance passée à Petit-Goâve demeure une période marquante dont ses œuvres s’inspireront plus tard, lorsqu’il aura immigré au Québec. Après avoir successivement habité Port-au-Prince, Montréal, New-York et Miami, Dany Laferrière est désormais de nationalité Québécoise. Il se considère comme un homme de l’Amérique, façonné par la diversité culturelle et les espaces multiples du continent américain.
Cette richesse multiculturelle fait de lui un auteur à part, inimitable.
En 1985, son premier roman au titre provocateur « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer » lui vaut immédiatement une reconnaissance littéraire d’envergure. En trente ans, il publie des dizaines de romans et récits, réunis principalement en deux mouvements : « Une autobiographie américaine », œuvres écrites pendant ses années à Miami et le cycle haïtien : « L’odeur du café », « Le Cri des oiseaux fous »… Son enfance en Haïti, la dictature des Duvalier, l’exil à Montréal, et des heures de lecture dans une baignoire rose ont profondément marqué son œuvre. Celle-ci, adaptée au cinéma et traduite en 15 langues, rayonne dans le monde entier. Il a été officiellement reçu à l’Académie Française en mai 2015, au fauteuil de Montesquieu, devenant ainsi le premier auteur haïtien, québécois et canadien à y siéger. Il a reçu le prix Médicis en 2009 avec « L’énigme du retour ».
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