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Roman Gary, La promesse de l’Autre - SAUVÉS PAR LE KONG
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Roman Gary, La promesse de l’Autre

Roman Gary, La promesse de l’Autre

Roman Gary,

La promesse de l’Autre

Article paru dans Paroles, le magazine de @afhongkong 🇭🇰/ @davidcordinafle 🙏

LITTÉRATURE 文學專欄
Romain Gary : la promesse de l’Autre
Par Matthieu Motte

Mai / Juin 2025 –  270

Quel roman que sa vie ! Cette vie fantasmée par une mère qui lui vaticine les plus hautes destinées, Gary le feu follet l’écrira dans les mots et les exploits jusqu’à devenir une légende qui dépassera tout ce qu’elle aurait pu espérer. Réenchanter le monde au milieu des ténèbres, commuer les réparties de (M)ina, sa mère, en une Alchimie du verbe où Je est ardemment un Autre, Romain Gary l’a accompli dans une œuvre chorale dont le diapason de l’égo restera une énigme. Sa vie fut une épopée littéraire où il endossa maintes identités : héros de la Seconde Guerre mondiale, Compagnon de la Libération, diplomate dandy, il demeure l’unique écrivain à être doublement couronné par le prix Goncourt – une première fois sous le nom de Romain Gary (« feu » en russe), une seconde sous le pseudonyme d’Émile Ajar (« braise »), lui qui s’est consumé jusqu’à la fin de sa vie… A bout de souffle, il rédige son ultima verba le 2 décembre 1980 – Je me suis enfin exprimé entièrement – avant de se brûler la cervelle. La citation est célèbre, elle qui explique le titre : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais ». Cette promesse, Roman Kacew l’a tenue grâce à la littérature en devenant Gary, pour l’amour d’une mère et notre plus grand bonheur.

1 / Croquer le marmot pour redevenir minot : les yeux de l’enfance

« Je suis resté longtemps parce que je n’étais pas urgent » s’écrie Momo qu’on a cru Zazie car on a cru que Queneau était Gary à la parution du chef d’œuvre « la Vie devant soi » en 75. Vous me suivez? Mystification en marche dans le métro des confusions… Comme vous le savez sûrement, il faut accorder au poète et à l’enfant un don infini d’émerveillement; cette propension à multiplier les infinis dans le moindre détail du quotidien devrait être reconnu d’intérêt public. « Mentir vrai » comme postulait Aragon est à la fois une soupape et un télescope mais pas une preuve d’immaturité. Einstein tirant la langue redevient un enfant; marque des génies puisque l’innocence est à deux bacs à sable de la vertu et cette soupape, face au silence déraisonnable du monde où la gravité toujours gagne devient ce télescope pour s’arracher du ciel qui nous contient. Concéder enfin que, oui, la Terre est bleue comme une orange… Gary comme Momo. Dans « La vie devant soi », l’enfance devient prisme de la créativité pour l’auteur adoubé, consacré… Et donc passé de mode.

L’écrivain caresse à rebours le génie de la réinvention, il réussit le tour de force de faire oublier son style en s’immisçant dans le flux de conscience d’un gosse. Jamais vu, jamais fait. La schizophrénie élevée au rang de la virtuosité. Gary, héros de guerre et compagnon de la libération, devient Momo « proxynète » en devenir dans les bas-fonds interlopes du Belleville des années 80. Le roman dont le premier titre était « la tendresse des Pierres » (comme l’illustre la couverture originale bien connue signée André François) oscille entre l’émotion et le rire jusqu’à arracher des larmes à la plus marmoréenne des sensibilités, tel un Orphée du 20ème arrondissement. Gary expliquait son rapport à l’enfance : « Maintenant, je crois que le jour où je m’éloignerai complètement de mon enfance, je ne pourrai plus écrire, je ne serai plus un romancier. Je crois que la fonction créatrice est très profondément liée à l’enfance. Tuer l’enfant dans l’adulte, c’est vraiment tuer tout rapport avec la créativité. » Dans La Promesse de l’aube, la Vie devant soi et les Cerfs-volants, l’auteur nous attendrit jusqu’à nous rappeler au bon souvenir de notre délicieuse puérilité : redécouvrir le monde à travers le regard d’un pré-ado dont l’effervescence des hormones n’a d’égal que l’abêtissement de son amour-propre. Jubilatoire d’auto-dérision. Vous n’avez jamais mâché le caoutchouc de votre chaussure pour l’amour d’une Messaline de huit ans? Pleutre Roméo que vous êtes…

Ainsi la «Promesse de l’aube », cet autre élixir de jouvence porté à l’écran avec Pierre Niney, est l’hommage à la mère, Nina. Lyrique à souhait, ce titre résonne comme un poème de Rimbaud ou un chapitre de Colette. Lumineux, fou d’espoir, oraculaire… Equivoque aussi; il est à la fois la promesse que la vie fait au narrateur à travers une mère dévouée et la promesse silencieuse qu’il lui fait en retour d’accomplir tout ce qu’elle espère de lui: écrivain (Victor Hugo ou rien), pilote, héros de guerre. C’est peut-être l’origine des mystifications géniales, de la promesse de l’autre, du serment de devenir un autre idéalisé. Cette femme d’origine russe, ancienne actrice puis modiste, éprise de la France et férue d’humanités, accable de preuves d’amour un fils dont la gloire à venir s’érigera à l’aune de son cœur démesuré. Il sera un homme d’honneur. Lorsque Romain rentre indemne d’une confrontation avec des gamins qui l’ont injuriée, Nina le baffe et hurle: «Si on insulte ta mère, je veux qu’on te ramène sur un brancard.» Il se conformera en tous points à ces projections, chérissant inconditionnellement sa mère et la France. «Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. Chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances.»

2/ La promesse d’un gros câlin d’humour noir

« L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive » (la Promesse de l’aube). Jusqu’aux dernières interviews, l’écrivain démentira être tombé dans la folie. Pour un écrivain, qu’il soit Pessoa ou Gary, Vian ou Poquelin, la promesse de soi n’engage que celui qui l’écoute, et la multiplicité des identités est constitutive de l’œuvre, porteuse d’humanité. Gary c’est vous, et c’est moi – Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère… Gary adorait cette histoire de caméléonidé qui pète une durite: « Il y avait une fois un caméléon, on l’a mis sur du vert et il est devenu vert, on l’a mis sur du bleu et il est devenu bleu, on l’a mis sur du chocolat et il est devenu chocolat et puis on l’a mis sur un plaid écossais et le caméléon a éclaté. » L’humour est pour lui un moyen de dynamiter le réel, de le désamorcer. Les notes d’humour s’égrènent sur la gamme du désespoir : « je ne vieillirai jamais. C’est très facile. Il suffit de l’encre, du papier, d’une plume et d’un cœur de saltimbanque » rappelle-t-il dans les Enchanteurs paru en 1973. L’humour noir use de l’ironie et du sarcasme pour aborder des sujets graves qui peuvent virer au tragique, créant ainsi un décalage inattendu qui invite bon gré mal gré à la réflexion sur l’absurdité du monde tout en gardant une distance critique entre soi et lui-même… Dans « Chien Blanc » Gary aborde racisme à travers l’histoire d’un chien dressé pour attaquer les Noirs… L’humour noir, acerbe, incisif jusqu’à la canine vise à railler les préjugés et la violence raciale : « Il y a des moments où l’on se demande si Dieu n’a pas créé l’homme pour voir jusqu’où pouvait aller la bêtise. »

3 / Miroir mon beau miroir, la mystification Gary / Ajar 

Marcel Proust postulait : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature ». Ajar ? Gary? Kacew ? Qu’importe l’athanor pourvu qu’on ait la quintessence, qu’importe qu’il s’agisse de braise ou d’étincelles, tout Gary est dans son œuvre incandescente qui ne cesse de reluire : « La vérité est que j’ai été très profondément atteint par la plus vieille tentation protéenne de l’homme : celle de la multiplicité. Une fringale de vie, sous toutes ses formes et dans toutes ses possibilités que chaque saveur goûtée ne faisait que creuser davantage. Mes pulsions, toujours simultanées et contradictoires, m’ont poussé sans cesse dans tous les sens, et je ne m’en suis tiré, je crois, du point de vue de l’équilibre psychique, que grâce à la sexualité et au roman, prodigieux moyen d’incarnations toujours nouvelles. Je me suis toujours été un autre ». Pour Gary, le mythe, la légende et la mascarade font partie intégrante de sa vérité, traçant les contours d’une vie habitable et d’un espace personnel possible. Qui tenterait de démystifier un écrivain dont le propos même était de considérer le mythe comme une condition essentielle à la création, voire à la survie ?

Le mythe et l’identité personnelle étaient indispensables, consubstantiels. Jouer avec les rôles et les identités était pour lui une manière poétique de se maintenir debout. Écrire devient un mouvement, un élan, une virevolte où la narration du moi s’exécute à sauts et à gambades pour mieux peindre le passage de l’être comme chez Montaigne. Point une position fixe, pas une identité figée et immobile mais en mouvement, toujours, dans la galerie des glaces et des masques. Gary invoque l’art saltatoire pour conjurer l’insoutenable légèreté de l’être ; il évoque Atlas qui portait le monde sur ses épaules comme possible double titanesque de l’écrivain : « S’il n’était pas écrasé par ce poids, c’est parce qu’il était danseur ». Comme le dit enfin l’écrivain : « on est tous des additionnés ». Et cette addition est une réincarnation. Car se sentir un, unique, pur, sans mélange, sans conflit interne peut s’avérer être une vraie souffrance. Voilà la leçon : celui dans le nom signifiait « brûle » en russe et le pseudo « braise » n’en finit plus de renaître de ses cendres. « On ne serait mieux dire » (fin des Cerfs volant).

Matthieu Motte


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