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L’éternité retrouvée - SAUVÉS PAR LE KONG

L’éternité retrouvée

L’exposition « L’Éternité » sise en la galerie Villepin – 53-55 Hollywood Road, Central, 🌆 Hong Kong fut l’occasion pour moi de phosphorer et de poser des mots au sujet de la « vision », longue, immense, déraisonnée de Rimbaud, ce poète aux semelles de vent qui m’est cher car il a tout bonnement changé ma vie.
À travers les œuvres de maîtres tels que Zao Wou-Ki, George Mathieu, Myonghi Kang ou encore Miquel Barcelo, ce poème initiatique, a été, est, sera initiateur d’une exposition qui est ouverte au tout venant. Jusqu’au 16 avril. @villepin_art
Courez-y, arpentez les étages, retrouvez-vous dans la magie de cet antre qui est un havre. De beauté, de quiétude, et de lumière. Tout y a été pensé pour que que le temps s’arrête et que vous deveniez le maître des horloges. 🕰
Je vous propose de partager dans les jours à venir cet essai qui est l’introduction du catalogue consacré à l’exposition né de l’échange fructueux entre mon ami Arthur de Villepin et son père qui m’ont aiguillé de leur verve. Et croyez-moi, cette dernière ne leur fait pas défaut. Elle est à l’aune de leur passion pour les artistes exposés, sublime.
Cette réflexion qui mêle poésie et philosophie sera également reproduite dans le magazine @traitdunionfr dont la rédactrice en chef @catyamartin me fait l’amitié d’en dédier la une.
Merci 🙏 de ta confiance camarade @arthurdevillepin . Au delà du plaisir, ce fut un honneur.
Voici en pâture une réflexion sur l’Éternité qui vous accompagnera dans vos déambulations, émerveillement chevillé au texte. Suivez le guide. 😉
Matthieu

Exposition événement, hors du temps. Jusqu’au 16 avril, les portes de la galerie Villepin sont ouvertes à qui veut se replonger dans une éternité haute en couleurs à travers les œuvres de Zao Wou-Ki, George Mathieu, Myonghi ou encore Miquel Barcelo…

Par Matthieu Motte ( www.sauvesparlekong.com / www.sauvespourlebac.com )

« Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’Eternité.

C’est la mer

D’une simplicité édifiante, ces vers liminaires de Rimbaud en 1872 invitent à poser le regard sur l’évidence : l’immortalité s’inscrit dans le flux et le reflux d’un monde en apparence stable qui ne demande qu’à miroiter sous nos yeux ébaubis. Un monde comme volonté et représentation dans lequel il nous revient de dessiller les yeux, de contredire l’Ecclésiaste engoncé et de retrouver quelque chose de neuf sous le soleil. Capter le temps, s’en saisir; ô vanité des vanités et pourtant…

Le temps est ce monde ignoré que nous connaissons tous. Une place forte qui est une place vide, déjà érigée sur des tombereaux de sable : elle s’estompe et le souvenir de l’éphémère que l’on croyait blotti dans ses mains se métamorphose en âcre nostalgie. C’est le paysage que nous pensions avoir enveloppé, une « veduta », une chambre noire toutes acryliques rompues qui déjà nous manque, faute de ressurgir présentement. Ici même à Hong Kong, symptomatique d’une ville qui renaît de ses cendres, cette exposition hors du commun ressurgit hors du temps. On vous y invite !

Temps volé, temps repris

2019, 2020, 2021: des années ellipses aujourd’hui éclipses. Que garderont nos mémoires de ces interminables laps ou nous fûmes dans les fers, de ces trous noirs ou le monde à l’arrêt continuait pourtant de tourner sinon qu’il y a eu un avant, et qu’il nous faudra nous réapproprier l’après. C’est aujourd’hui Hong Kong bas les masques qui se redresse après trois années de brume, de fusants, de braises et d’atermoiements. La ville est véloce et n’en finit jamais de s’ériger saxifrage, d’ardeur et d’acier, sur ce rocher du delta des perles, tarabustée par les éléments.

Cette ville est un mythe où se juxtaposent les temps et les cultures, et cette galerie Villepin, sise in Central, centrifuge, vous enjoint à élargir le spectre des possibles et des perspectives à l’avenant.

Cette exposition « L’Éternité » est un moment suspendu où l’on retrouve ses forces, prêt à se projeter dans l’avenir sans se dédire du passé. Ouverte au tout venant, elle est une promesse d’éternité à qui en foule les étages, émerveillement chevillé aux mirettes. Moment partagé, moment vécu qui permet de s’ancrer, de s’inscrire ensemble dans une durée inextinguible.

Ici et maintenant, franchissez le seuil ; quidam curieux ou esthète avisé, local du cru ou gweilo en goguette, cette exposition s’ouvre à vous dans le même temps que vous vous ouvrez à elle. L’on s’y retrouve, l’on se retrouve. Assailli de toutes parts par un temps nouveau que l’on se doit de reconquérir à l’aune de notre envie de dévorer la vie.

Hong Kong la vibrante, la résiliente s’y refonde à travers chaque toile exposée en un temps, en un lieu. Le lieu des métamorphoses par sa géographie et son histoire. Hong Kong était un songe, une chimère de silicium qui est advenue, qui s’est forgée et s’est toujours reconstruite, typhon après typhon, SRAS après Covid, là où Ninive et Babylone ne sont plus que des toponymes dans des encyclopédies soumises à l’érosion.

Quarantaines écartées, confinements confinés, masques effacés et sourires retrouvés. L’esquisse de nos rictus trace les linéaments d’un temps retrouvé, partagé. Loin le temps maraudé de ces derniers mois, il vous incombe à présent de ressaisir ces Kairos encadrés d’augures (par la droite si possible) par la rétine qui scrute, s’étonne et consacre ad vitam.

S’affranchir de la temporalité

L’éternité le bien grand mot… Saint Augustin s’interrogeait dans ses Confessions : « Qu’est-ce que donc le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus. […] Quant au présent, s’il restait toujours présent sans se transformer en passé, il cesserait d’être “temps” pour être “éternité”. »

Absorbés dans la phrase que vous venez de lire; vous êtes pourtant bien présents devant la page, et les mots, eux, s’évaporent. Vous subsistez – de chair, de corps, d’âme, de substance, et d’étendue – quand ces segments de phrase s’évanouissent dans le blanc vortex des interlignes qui se perdront et sont déjà perdues. L’art, lui, reste. Depuis toujours, et à jamais.

Souvenez-vous de St Augustin : si le présent ne se transforme pas en passé, il devient éternité. Par quel tour de force, par quelle métaphysique ondulatoire un tel miracle peut advenir? Via l’art, toujours, qui lui, subsiste, se crée et se recrée sous votre œil qui devient le pinceau. Votre œil, dans sa vertu régénère l’œuvre en présence. La vertu d’un œil, déparée de toute morale, est de « bien voir » pour les Anciens. Sa complétude réside dans son acuité. Le postulat de l’éternité devient alors moins péremptoire, elle s’avère être accessible, et pour le dire simplement : vous avez l’éternité sous les yeux car c’est le moment choisi où il ne dépend que de vous de le rendre immortel, encore et encore, malgré les soubresauts de l’hydrométrie, du cadrage ou de la luminosité.

Nymphéas immortels, vue de Delft atemporelle, canaux de la Sérénissime par Canaletto éternels si tant est que votre œil les régénère. Là la clé. Figer la sensation dans la matière et la rendre accessible à tout un chacun, n’ayons point peur des mots sur le sujet qui nous concerne ici : graver une sensation, retranscrire peu ou prou une psyché pour qu’elle devienne à la fois universelle (comprise de tous) et atemporelle (ce qui valait pour Néandertal vaut pour un millénial abreuvé d’Instagram au kilo) est en jeu, oserons-nous l’écrire : est à l’œuvre!

Le sceau de la conscience, du Neandertal au transcendental

Imaginons ! Et si la main négative apposée sur la paroi de Lascaux était celle d’Orphée aux abois, revenant de son infructueuse catabase ? Certes, la Dordogne n’abrite pas les gorges du Ténare et la Vézère n’est pas le Styx mais imaginons : Orphée, trébuchant, haletant, cherchant son chemin après qu’Eurydice eût été perdue à jamais. Sa parousie ne vibrera que dans les cordes de la lyre de son aimé, c’est ainsi. La main de ce dernier, sa marque, sa présence, son passage et sa douleur sont toujours là. Devant nous. Humides, suintantes et pariétales… Resteront imprégnées ses lacrymales phalanges dans le roc au silence déraisonnable ; résonneront toujours ses touchantes mélopées dans l’air vicié des absurdes cavernes. C’est la main allée dans le rocher… Vanité des cavités… Pourtant Eurydice accède à l’éternité chaque fois qu’elle est chantée, tous comme les héros grecs se meuvent aux champs Élysées loin du Léthé, l’oubli, dès que l’aède chante leurs exploits.

La poésie, le chant et l’art en général marquent du sceau de la conscience le passage des hommes qui se sont redressés. Souvenez-vous c’était hier. Ils se regroupèrent, enfouirent leurs morts et furent enclins à chanter les dieux qu’ils s’étaient inventés pour transcender leur condition, outrepasser l’insupportable finitude. Grandeur et misères du Sapiens… L’art rupestre, c’est la première seconde gravée qui se dilate et se dilue. Le geste n’était pas sûr mais c’était l’originelle promesse d’éternité, retrouvée. Les mains de notre Orphée à Lascaux, ce sont nos mémoires saxifrages qui perdurent ici et maintenant et qui rappellent le travail de l’artiste catalan Miquel Barcelo à Chauvet.

Quelles éternités vous attendent ?

Venons-en à l’exposition dont vous vous apprêtez à franchir le seuil ;

celle de Myonghi qui peint le temps long, remettant sur l’établi et des années durant les touches et retouches d’une œuvre qui sera toujours « en devenir », qui éclora dans l’œil de celui qui la regarde. Ses peintures cosmiques sont vibrantes, sans limites, sans point de focale où laisser reposer l’œil. C’est un enveloppement de l’être, une sensibilité pure qui vous happe. Pour certaines toiles de la maître coréenne comme Pacific, dix-sept années ne furent pas de trop pour juxtaposer les passages du temps dans la texture.

Retournons la clepsydre pour y admirer une autre vision du temps qui s’égrène avec le maître Zao Wou-ki chez lui, en toute intimité près de l’âtre où la braise brésille. Ici le temps est suspendu, cristallisé dans la captation du moment unique qui ne se reproduira pas, dans le souffle saisi qui vous laissera à quia. Zao Wou-Ki, le maître qu’on ne présente plus, est l’orfèvre délicat du geste, l’alchimiste à la croisée des influences chinoises et occidentales dont la vocation était de peindre l’invisible.

Pas à pas, giron après giron, vous êtes portés dans l’escalier par un élan jusqu’à rentrer dans l’arène du second étage, jusqu’à s’étourdir du bouillonnement du monde et du tourbillon de l’histoire. « Matador » de Marie de Villepin surgit entre les ombres et les lumières ; vous devinez les ruades d’un taureau bondissant qui lutte pour la vie dans une arène composée de fragments et d’éclats, dans les rumeurs et les bruissements d’une dramaturgie complexe.

Chez Ida Yukimasa avec « Mai 2023 », l’éternité réside dans la liberté, la fraîcheur du geste quasi instinctive, abrupte, immédiate. Capter le moment flottant est un motto cher à l’artiste japonais, le « ichi-go ichi-e » traduit littéralement par « une seule fois dans toute l’existence » et qui consacre l’ancestrale cérémonie du thé est à l’œuvre sous le pinceau et la brosse.

L’« Âme sentinelle » de Miquel Barcelo vous ouvre une voie, en rappel: et si la porte de l’éternité se situait dans l’enfouissement et la quête des origines, dans les entrailles de l’être en symbiose avec son environnement, subaquatique en l’occurrence? Il délaisse les grands bisons noirs, les chevaux sauvages, les rennes et rhinocéros paléolithiques et nous invite à contempler un autre chef d’œuvre de son bestiaire : « Pieuvre ». Gigantesque, hiératique, proliférant par ses tentacules indomptables, elle semble se mouvoir depuis la nuit des temps.

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« L’éternité«

Jusqu’au 16 April
Galerie Villepin : 53-55 Hollywood Road, Central, Hong-Kong

Dimanche – Mercredi | 11h00 à 18h00 (sur rendez-vous uniquement) 
Jeudi – Samedi | 11h00 à 19h00 (ouvert au public)


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